c’était insupportable cet homme d’une cinquantaine d’année, barbu, distingué, en imperméable alors que je venais à peine d accoucher de ma fille, j’avais vingt-six ans, une salopette en jean, des baskets, un sac à dos queshua, une barrette dans les cheveux au carré et un mars pour repartir. c’était insupportable cette insistance à vouloir me proposer un déjeuner pour mieux faire connaissance alors que je lui expliquais que cela ne m’intéressait pas que j’étais mariée que j’aimais mon homme. c’était insupportable la manière dont il s’était accroché à moi sans me toucher, comme si je ne pouvais pas faire en sorte qu’il me lache ou parte, pour me laisse aller tranquillement là où j’avais décidé de me rendre, au Louvre. c’était insupportable dans ce magnifique jardin vide, de me sentir oppressée par une seule personne alors que le lieu respirait l’étendue et la liberté. c’était insupportable ses techniques pour tenter de m’attendrir, « je ressemblais à sa femme défunte, il était suisse et adorait l’art, il pourrait me faire venir régulièrement à Paris en avion pour que nous nous voyons ». c’était insupportable de marcher aussi vite et le voir ne pas s’épuiser, de ne pas pouvoir non plus bifurquer dans cette allée d’arbres majestueux. c’était insupportable de devoir se mettre en colère pour qu’enfin il s’en aille, de devoir crier « mais laissez-moi maintenant tranquille, je ne suis pas intéressée. » avec force et rage alors que je m‘apprêtais à passer une magnifique journée en solitaire dans un lieu qui m’invitait au silence et au calme. c’était insupportable que l’on vienne ainsi troubler ma tranquillité naïve, ma légèreté, mon insouciance, avec une telle violence dans l’intention. je n’ai pas été touchée, je n’ai pas été insultée, je n’ai pas reçu de propos sexistes ou humiliants, mais j’ai été agressée par le désir d’un inconnu dans la rue, cela fait vingt ans maintenant mais je me souviens encore de sa ténacité et sa force d’intention, son aplomb, sa pugnacité, son imperméable, son visage, son élégance, son pas décidé autant que le mien et ma colère, ma peur aussi, celle de ne pas savoir comment se débarrasser de lui, ce parc, cette longue allée qui n’en finissait pas et de mon mars dans mon sac à dos que je lui avais déballé comme excuse pour refuser son invitation à déjeuner. oui, ce jour-là j’ai vécu mon premier harcèlement de rue. j’avais déjà eu droit à la main sous une jupe entre mes fesses jusqu’à l’anus, une main de la foule, une main furtive mais pénétrante, une main violeuse, une main sans visage que je sens encore aujourd’hui quand je repense à tout cela, j’avais dix huit ans, j’étais allée fêter la musique à Strasbourg un vingt et un juin avec le groupe de jeunes de ma paroisse et j’ai blêmi, j’ai vomi tant je me suis sentie mal d’un coup, après cette agression sexuelle, c’était juste insupportable.
vf@
#lesmotsdecello

J’aime vous lire aussi…